03/10/2005
Bonne Année
Erez, 3 octobre
Voilà, mon dernier passage d'Erez pour cette saison. Aucune idée quand je reviendrai. Je quitte ce territoire maudit mais si attachant en plein désordre: des policiers ont envahi le parlement, pour se plaindre du fait qu'un de leurs collègues se soit fait buté par le Hamas la nuit précédente, dans une échaufourrée qui s'est soldée par la mort de deux autres personnes et l'incendie d'un poste de police... Gaza brûle et moi je m'enfuis...
Non, ça c'est bon pour les journalistes. En fait, la vie continue bon an mal an, les gens respirent le petit plus de liberté qui leur a été rendu et parlent de voyages lointains comme si la frontière avec l'Egypte - dont s'est aussi retiré l'occupant sioniste - était devenue une porte ouverte vers le grand monde. C'est vrai que ça devrait être plus facile pour eux de voyager, maintenant, mais les Egyptiens, en bons voisins arabes, ne vont pas pour autant ouvrir grand les portes du Paradis... Les Palestiniens sont des fauteurs de trouble, qu'ils restent chez eux.
Il a fait beau et doux à Gaza pour mon dernier jour. L'hiver s'annonce mais il est encore trop loin pour que l'on sente vraiment son souffle gris. La mer est belle, un peu agitée, mais rayonnante, heureuse elle aussi de baigner maintenant des côtes libres. Je ne peux résister à un dernier bain. Avec Osama, mon ami-taxi, nous filons vers le Nord, là où l'on dit que la plage est la plus belle. Après avoir passé les carcasses vides d'hôtels de luxe, démarrés avec Oslo et jamais terminés, nous débouchons sur une longue bande de plage vierge, bordée de dunes et d'herbes folles. Au loin, les cheminées des usines d'Ashqelon - ce n'est quand même pas les Landes ici - mais ça ne fait rien, l'eau est claire, rien ne flotte, les vagues sont accueillantes... je célébre mon départ de Gaza par un dernier bain dans une eau à point, la température idéal, on pourrait y rester des heures. De retour sur la plage, je me laisse aveugler par le soleil de fin d'après-midi. Avec le soleil, on se sent jeune: ça tombe bien, aujourd'hui, c'est mon anniversaire.
Une heure plus tard, après s'être perdus dans les ex-colonies du Nord, aujourd'hui réduites à néant, s'être ensablés comme à mes plus belles heures en Egypte, et avoir emprunté, un peu inquiet, la route militaire longeant la frontière avec Israël - ils voient tout, entendent tout et surtout, ont tendance à tirer sur tout ce qui bouge au mauvais endroit... - me voilà donc de retour à la case départ. Erez. Pour la x-ième, et dernière fois.
Par ironie, ça sera mon passage le plus rapide. 15 mins seulement, on ne me fait attendre nulle part. Il faut savoir que c'est officiellement fermé aujourd'hui, pour cause d'offensive israélienne depuis une semaine, mais j'ai eu un passe-droit grâce à l'intervention d'un major israélien, que je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam mais dont mon collégue m'a passé le numéro il y a quelque temps. Je l'ai appelé, dis pour qui je travaillais et le nom de mon collègue. Il m'a dit que j'aurais dorénavant le traitement V.I.P. Je commence à avoir des doutes sur les gens qui m'emploient...
Erez en 15 mins, donc, même pas le temps de me souvenir de l'enfant qui agonisait en attendant que ses parents soient déclarés sains et sans danger pour l'Etat d'Israël et puissent l'amener se faire soigner de l'autre côté... Arrivé dans la dernière étape, je fais tout ce qu'il faut faire sans attendre aucun ordre: je pose mes sacs, passe sous le portiquet-détecteur de métal, reprend mes sacs, les dépose 10 m plus loin, fais un tour sur moi, soulève mon T-shirt (ça, ils le demandent rarement, mais ça m'amuse et, surtout, ça déclenche chez eux des contestations gênées: non, non, vous avez pas à faire ça...). Je reprends mes sacs et là, j'entends l'inimaginable: "Happy New Year" me dit la voix du soldat invisible sortie de haut-parleurs invisibles... Ah oui, c'est Rosh-Hashanna aujourd'hui, le nouvel an juif.
Je réponds, impassible, "And, Happy Birthday as well".
Gaza, à bientôt.
23:55 | Lien permanent | Commentaires (32) | Envoyer cette note
01/10/2005
Gaza Boom Boom
Je connais la route presque par coeur, là où il faut tourner pour éviter les embouteillages, les affiches du Hamas ou du Djihad que l'on va voir au prochain croisement, en particulier celle qui rappelle l'opération-phare de l'Intifida quand des insurgés creusèrent un tunnel sous le check-point d'Abu Holi, entre Gaza et Rafah, et firent tout un convoi militaire qui protégeait l'entrée des ex-colonies du Gush... Je regarde, sans vraiment le voir, le paysage urbain poussiéreux et décati, égayé par la multitude de bannières colorées vantant la victoire de la résistance sur l'ennemi israélien qui s'en est allé de Gaza sans demander son reste. Le chaffeur du taxi - le même qui m'attend chaque dimanche à Erez pour ma visite hebdomadaire - ne dit mot, une clope au bec, ses lunettes à gros foyer glissant sur son nez couvert de sueur. On arrive à la hauteur de l'usine de carrelage, là où la poussière se fait toute blanche et couvre la saleté. Je me prépare à une nouvelle journ... BAOUUUUUUUUUUUUUM... le chauffeur n'a pas tourné la tête. Moi, les pires souvenirs de Bagdad me reviennent au coeur. Qui s'emballerait presque. C'est tombé comme un claque, sans prévenir. Pourquoi les bombes devraient-elles prévenir? Le chauffeur ricane: "ils s'amusent à nous faire peur". Personne n'a sursauté dans la rue, aucune panique, aucun regard angoissé vers le ciel, aucun cri... c'est comme dans un rêve, comme si j'étais le seul à avoir entendu l'explosion et senti l'onde de déflagration. Je me fixe à nouveau sur le chemin qui défile, comptant les secondes jusqu'à l'arrivée à mon hôtel.
Non, on va faire la réunion à Beit Lahia, pas à Beit Hanoun. C'est là que se passe vraiment le problème des propriétaires qui ont des parcelles dans les colonies et se disputent pour savoir quoi est à qui. Eyad s'énerve. Mais, pourtant, on a déjà tout arrangé pour la réunion à Beit Hanoun! . Son second insiste. Moi, je sens la somnolence arriver. Beit Hanoun, ou Beit Lahia, peu m'importe. J'ai juste envie de pouvoir resortir de Gaza demain, envie de me reposer ce week-end. Ecoute, c'est rien à faire, on fait de nouvelles invitations et puis on... BAOOOOOOOOOOOUM BOUUUUUUUUUUUM .... les envoie cette après-midi. . Un silence de 5 secondes. Cette fois-ci, c'est comme le bruit de l'explosion m'avait déchiré le cerveau: un bruit de foudre qui transperce. Je dois avoir l'air assez livide, les autres dans la pièce me regarde d'un sourire goguenard. OK, ça sera donc à Beit Lahia. Nicolas, tu pourras venir? Je regarde Eyad interloqué, ont-ils vraiment si l'habitude que ça ou bien jouent-ils à la bravoure?
Tiens, un mariage se prépare sur la grande terrasse de mon hôtel, El Deira, l'hôtel de charme de Gaza. Des murs ocres, des coupoles, on se croirait presque dans un Ksar marocain. Il est vrai que la femme du propriétaire est franco-algérienne. Je m'asseois à une des longues tables couvertes de nappe d'un blanc rutilant. Encore une heure avant le mariage, le serveur me laisse m'installer face à la mer. Quelques email à envoyer, en dégustant un jus de fruit. Vive l'internet wireless et vive le bleu de la mer. J'ai bien fait de venir, malgré les menaces d'attaque israélienne, malgré le regard ahuri des soldats israéliens à Erez qui se demandent bien pourquoi je voudrais aller traîner à Gaza à pareil moment. Je sais pas, j'ai ressenti un stupide sentiment de solidarité avec mes collégues Gazaouis. Je pouvais pas suivre ça à la télé depuis Jérusalem. Donc, la mer, le jus de fruit et l'internet sans .... BAAAAAAOUUUUUUUM... fil. Les serveurs lévent à peine la tête, sauf l'un d'eux qui crie presque de joie et applaudit le F16 qui nous passe au-dessus et lâche des petites fusées lumineuses comme pour se féliciter de ce qu'il vient de faire. Vraiment, quel sens de l'absurde. Moi, j'imagine le lieu de l'impact, les blessés ou les morts, peut-être. Putain, mais qu'est-ce qui se passe? La mer me ramène au calme. Impression d'être sur un bateau entrain de couler alors que l'équipage boit du champagne.
- Bon, tu comprends, le Coran nous dit que les hommes ne peuvent se dénuder des genoux au nombril et les femmes, des chevilles au cou. . Sinon, elles pourraient déclencher des désirs sexuels chez les jeunes hommes... Osama a le sourire au coin de la bouche.
- Et alors, qu'est-ce qu'il y a de mal à ça? Le soleil se couche, l'air est doux, et Osama est si sympa que je me permets un peu de provocation. Chauffeur de taxid e son état, je l'ai rencontré il y a un mois, au hasard d'une course. Depuis, c'est mon chauffeur attitré. Son téléphone en poche, je l'appelle pour tous mes déplacements. En fin de journée, il m'amène à une plage au sud de la ville, où l'eau paraît un peu moins douteuse.
- Ah, écoute, il faut préserver l'honneur de la famille. Ne pas laisser cours à ses désirs, savoir écouter la parole de Dieu... mais chez vous, au fait, comment ça se passe? Chacun peut avoir aussi plusieurs femmes, non, puisque vous vous ma... BBBBAAAAAOOUUUUMMM...rriez pas?
- Non, je t'ai que beaucoup de couples ne se marriaient pas, mais ça ne veut pas dire qu'ils vont pour autant avoir des relations à droite et à gauche. Ah tiens, au fait, il y a eu une explosion. Mais, Osama, quand est-ce qu'ils vont arrêter de bombarder aujourd'hui?
- Bombarder? Mais c'est pas des bombes ça. C'est juste des explosions sonores. Il font ça avec leur avions. Pour nous faire peur. En fait, on s'en fout pas mal. Sauf les enfants... les miens n'arrivent plus à dormir depuis quelques jours. Ils pleurent dès qu'un porte claque... Bon, raconte-moi alors comment ça se passe si un couple se marie pas?
Voilà, ceci explique cela. Des F16 qui s'amusent à voler à basse altitude au-dessus de Gaza et à franchir le mur du son pour laisser s'échapper, comme de gros pêts, ces explosions sonores retentissantes. Je comprends l'indifférence étrange des gens autour de moi, et me trouve un peu ridicule, retrospectivement, de m'être imaginé vraiment en danger, ou d'avoir d'être piégé ici par les combats. Juste des bombes sonores...pour faire peur. C'est d'un ridicule... et d'un humiliant. Les Israéliens s'amusent à faire peur aux petits enfants palestiniens. Et aux cardiaques, probablement. Ceux-là, il doit en rester quelques-uns sur le carreau à chaque F16 qui se laisse aller. On est là, c'est nous qu'on est les plus forts, on a des gros navions qui peuvent faire, beaucoup, beaucoup de bruit et si on s'énerve un peu trop - à cause de vous, qui n'êtes pas gentils bien sûr - on va aussi leur dire de lâcher quelques bombes. Ou bien notre artillerie vous couvrera de tous ces bienfaits.
LE conflit des 50 dernières années en est là: maintenir la peur chez l'autre, fanfaronner, agiter la menace, gesticuler, cracher du venin. Et passer à l'acte quand bon vous chante.
23:50 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
27/09/2005
Cyclothimie
Mercredi, 18 heures
J'aurais presque trouvé la route de Rafah belle, baignée dans la lumière du jour couchant, brodée de palmiers passablement décatis, l'air marin couvrant de-ci de-là les effluves d'eaux usées qui bordent les camps de refugiés que nous longions depuis notre départ de Gaza City. Les restes décimés des tours de guêt israéliennes faisaient plaisir à voir, ainsi que les arrasements des maisons de colons. Les serres ultra-modernes sont restées, tant mieux pour l'image publique; à savoir ce que pourra en faire une Autorité Palestinienne déjà bien en mal de faire parler ses différents ministres d'une même voix et d'un même plan pour le développement de ces terres "libérées"... Par-dessus tout, c'est le sourire contagieux de mes collègues palestiniens qui s'empare de moi. Ils n'en reviennent pas de pouvoir faire le trajet du nord au sud de la bande en 20 min, quand c'était auparavant une épopée, un voyage sans terme garanti, qui pouvait prendre une heure - au mieux - ou bien, quatre, huit, vingt-quatre, que sais-je...certains ne l'ont jamais terminé. Le nombre de Palestiniens tués au check-point israélien d'Abu Holi qui coupait la bande de Gaza en deux, à hauteur de l'entrée dans l'ex Gush Qatif, souvent pour ne pas s'être pliés assez rapidement aux injonctions des soldats, ont besoin des doigts de plusieurs mains pour se compter. "Ah, tu vois, ce tronçon de route, ça faisait 5 ans qu'il était fermé. Il passait trop près de Morag, la dernière née des colonies de Gaza, un repère de fanatiques, l'armée l'avait complétement bouclé et les riverains ont vécu terrés chez eux des mois entiers pendant l'intifada". Tiens, Eyad parle de l'intifada au passé. Wafa, a mes côtés, acquiesce. "Oui, c'est un grand jour, on peut enfin souffler. On est toujours en prison, mais au moins on peut se déplacer comme on veut à l'intérieur". Elle esquisse un sourire rassuré. Belle fin de journée, le taxi roule à vive allure en bord de mer, promesse de dîner un de ces soirs dans une des nombreuses guinguettes en bord de mer qui servent des dorades dorées à point, les rires continuent à fuser...et si le retrait israélien était vraiment une bonne chose? L'espoir, perdu sous une accumulation de jours sombres et de victimes collatérales, renaît.
Dimanche, 14 heures
Le poste de radio crache la nouvelle alors que je remonte la stérile vallée de la Mer Morte à vive allure. Bombardement israélien sur Gaza, une école du Hamas visée, des enfants blessés grièvement. Elle abritait 1,500 étudiants. Une de ces écoles menées à la baguette où les enfants ont tous de quoi étudier et le ventre rempli une fois par jour. Tsahal rameute ses tanks et son artillerie. On parle de la plus forte concentration de troupes autour de Gaza depuis 1967. Toute la nuit durant, une pluie de roquettes Qassam s'est abbatue sur Sderot, ce village assez glauque de petits fermiers israéliens qui jouxte la bande de Gaza. Aucun mort, c'est toujours le même miracle avec ces roquettes tirées à l'aveuglette qui ont fait si peu de morts en de si nombreux tirs. Voilà, l'engrenage a repris le dessus. Peut importe qui a commencé. La mesure n'est plus de cette Terre désanctifiée. J'appelle aussitôt Eyad. Il n'a pas dormi de la nuit; plusieurs missiles israéliens se sont abbatus dans son quartier. Les gens ont peur, dit-il. Peur que les réjouissances soient déjà finies. Peur d'être pris en étau entre des factions palestiniennes qui s'énervent à l'approche des élections de Janvier et les deux mamouths du Likud qui ont commencé à se faire la guerre, par école palestinienne interposée. Sharon et Netanyahu, bien sûr. Le permier ne va pas faire dans la dentelle - non qu'il ait jamais su le faire - pour couper l'herbe sous les pieds du dernier qui a prédit, le jour de sa démission, que le retrait de Gaza serait la porte ouverte à plus de terrorisme. Une fois de plus, les échéances électorales, d'où qu'elles viennent, minent un processus de paix mort-vivant.
Mais, en entendant les nouvelles, je ne pense pas à tout cela. Je revois juste les visages hilares d'Eyad et Wafa, leurs réactions d'enfant à retrouver des quartiers de leur enfance à Rafah qu'ils n'avaient pas pu approcher depuis le début de l'Intifada... J'ai l'impression que leurs sourires s'étaient soudain reportés sur tous les visages croisés à Gaza lors de ma dernière visite, il y a quelques jours. Et je trouve insupportable que ces sourires aient déjà pu être remplacés par des rictus d'angoisse. Allez, je ne veux pas croire au pire...
23:50 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


